PVA GENEVE
Personnes Vivant Avec le VIH/sida et leurs proches
Problèmes cognitifs pas si mineurs
Patrick
PROLOGUE
 
 
 
 
En rassemblant mes souvenirs, je vais essayer de conter ma vie en restant le plus proche possible de la réalité.
 
Je veux parler du monde de la drogue, en tant que toxicomane. Du monde de la prostitution et du Sida : ma femme et moi-même en sommes les spectateurs et les acteurs.
 
Je suis polytoxicomane, sidéen et mon épouse, la femme de ma vie, se prostituait. Je ne peux pas en être fier mais je n’en ai pas honte, car c’est ma vie et je ne peux rien y changer. Je l’assume et c’est comme ça.
 
Avant d’entrer dans les détails et de décrire nos vies, j’invite mes amis lecteurs à ne pas me tenir rigueur quant à la chronologie des étapes qui ont bousculé nos vies. Elles sont quelque peu désordonnées dans mon esprit mais reflètent toujours une fidèle réalité.
 
Certains noms et prénoms, ainsi que des indications de lieux, sont fictifs, afin d’éviter que des personnes ou endroits puissent être identifiés. Ce texte n’est pas écrit dans l’intention de nuire à qui que ce soit, mais si certains se reconnaissent, qu’ils sachent que je les ai mentionnés de manière involontaire.
 

Je suis né en 1961. Rien à dire de spécial. Enfin, si : à l’âge de quinze ans, je me suis mis à boire plus que de raison, au point que mes copains m’ont donné un surnom : Patrick l’alcoolo. Ils disaient : tiens, voilà l’alcoolo !
 
Il faut bien avouer que je n’en étais pas particulièrement fier, d’autant plus que mon médecin m’avait averti que j’étais sur une mauvaise pente et que si je continuais ainsi mon état ne ferait qu’empirer (dans le genre : cirrhose du foie à quinze ans, ça la foutait mal ; de plus, je n’ai jamais apprécié l’alcool).
                                                                                                
Un après-midi où je m’emmerdais, un copain m’invita chez lui pour fumer un joint. Je refusai : je ne fumai même pas de cigarettes. Il me répond : « Pas de problème, je te fais une infusion avec du libanais (du haschisch) et dans une heure, tu verras. »
 
Plusieurs heures passèrent : toujours rien. « C’est de la merde » lui dis-je en me levant et là, tout à coup, je me suis senti comme une bouteille de Contrex : la tête remplie de bulles de gaz. Ce furent mes propres mots et, surtout, je ne me sentais pas malade, pas de gueule de bois comme avec l’alcool. En fait, je trouvais ça cool.
 
Ne nous trompons pas : je ne cherche pas à faire l’apologie du shit, je raconte seulement comment j’ai ressenti cette expérience à l’époque.
 
Ensuite, tout est allé très vite, beaucoup trop vite. Comme les autres, je me croyais à l’abri de toutes les tentations. Quelle erreur ! J’ai commencé à fumer du shit, de l’herbe, de l’huile de cannabis, j’en passe et pas que des meilleurs ! Puis vint le LSD, pyramide de toutes les couleurs : étoiles rouges, microns blancs, etc… Jusqu’au jour où nous fîmes l’acquisition d’une seringue et, évidemment, nous avons eu l’excellente, ou la plus mauvaise, idée de l’utiliser : se shooter de l’acide était, par exemple, se prendre un TGV dans la gueule : je ne vois pas comment l’imaginer autrement.
 
Puis vint l’héroïne, la blanche, pour moi la reine des défonces et, là encore, je me croyais le plus fort : jamais je ne serais accro. Une fois de plus, je me suis ramassé une bonne claque. Voilà comment on devient JUNKIE, plus simplement accro à l’héroïne, après quelques injections seulement.
 
Les années 1975-80 furent plutôt insouciantes, en tout cas pour moi et trois de mes copains : à nous quatre, nous formions un noyau autour duquel gravitaient filles et garçons. Un exemple de cette folle ambiance : pour me procurer des seringues qui valaient, ne l’oublions pas, Fr. 10.—pièce à l’époque, j’allais le soir dans les permanences médicales, enfin derrière plus exactement. Dans les containers-poublles, je sortais deux ou trois sacs en plastique et me rendais dans un quelconque terrain vague ou une cave, les vidais et en récupérais les seringues et aiguilles souillées, de différentes tailles, puis je rentrais chez moi pour faire bouillir une casserole d’eau afin de rincer le « matériel », censé ainsi être stérilisé, pour ensuite m’en servir. De nos jours, un tel comportement serait considéré comme suicidaire ou criminel, car je ne savais à quel usage ce « matériel » avait servi. Il faut dire également qu’une seringue et une aiguille étaient utilisées par un nombre X de personnes, et cela le plus longtemps possible, même s’il fallait pour cela affûter l’aiguille, si elle méritait encore ce nom, avec un frottoir de boîte d’allumettes. Au fil du temps, ces aiguilles s’apparentaient de plus en plus à de vieux clous rouillés…
 
Une pratique révoltante sévissait à l’époque : lorsqu’une personne, que l’on pourrait appeler « collègue » (comme c’est l’usage en Suisse alémanique), qui avait surestimé sa consommation et se trouvait dans un état d’overdose, se faisait embarquer par ses acolytes dans un endroit situé à l’écart, pour y être abandonnée comme un paquet de linge sale. Le lendemain, la police retrouvait la plupart du temps un jeune, homme ou femme, malheureusement mort, mais dont les traces prouvaient qu’il s’était traîné en rampant, à la recherche de secours jamais arrivés… Quant à moi, lorsqu’une telle situation se présentait et qu’il n’y avait pas moyen de réanimer la personne, je me disais que les plus aptes à réagir dans ce genre de situation étaient les flics. Il suffisait de leur téléphoner et de leur mentionner l’overdose avec, si possible, le nom des produits. Je les attendais sur place où ils arrivaient rapidement accompagnés d’une cardiomobile. Souvent, les agents me disaient que si tout le monde agissait ainsi, une bonne partie des morts par overdose pourrait être évitée. Les flics ne m’ont jamais causé d’ennuis pour avoir pris ce genre de responsabilité, à part une simple enquête de routine au poste de police. Parfois, il m’apprenaient que les médecins avaient réussi à réanimer un ou une collègue. Si cela m’était arrivé, j’aurais aimé que l’on agisse pareil à mon égard.
 
A force de jouer au con, eh bien, ce qui devait arriver arriva : je décrochai la timbale. A cette époque (environ 1982), je travaillais comme chauffeur-livreur dans une boulangerie de la place. En commençant chaque jour ou nuit de travail, je me promettais qu’à la fin de mon service j’irais me coucher car j’étais de plus en plus crevé. Mais, en tant que junkie, j’étais dans l’obligation de mener une double vie. Evidemment, personne ne m’aurait donné ma consommation d’héroïne, qui devenait de plus en plus importante. Après le boulot, j’avais devant moi encore une journée de business pour assurer ma fourniture.
 
Un jour, je me sentis tellement mal que je téléphonai à mon patron en lui disant que j’avais dû m’enfoncer une ou deux côtes en tombant et que j’avais beaucoup de peine à respirer (ce que je croyais vraiment). Me sentant de plus en plus mal, j’ai fini par avertir ma mère, qui fit venir le médecin de famille. Ca n’a pas traîné : à peine devant moi, il comprit la gravité de mon cas. J’ai juste eu le temps de lui faire comprendre de ne rien dire à mes parents avant que l’on me descende en urgence aux HUG (Hôpital cantonal de Genève).
 
Pour mon premier contact avec le monde médical, je fus servi : je passe sur les investigations et analyses des médecins. Moi, j’étais dans le cirage : après ce qu’il me semblait une période de trois ou quatre jours, j’appris que j’étais à l’hôpital depuis trois semaines. J’avais des souvenirs confus, par exemple : « Ecoutez Madame, votre fils ne s’en sortira pas » ou, durant une nuit, un médecin me disait qu’il venait de Zurich pour examiner mon cas, en tant que cardiologue. Il n’avait vu qu’une seule fois un cœur dans le même état que le mien, mais c’était au cours d’une autopsie. Bref, on diagnostiqua une septicémie (infection du sang), avec staphylocoques dorés, plus six autres infections : cœur, poumons, reins, foie, genoux, bras. Ces infections progressaient plus vite que les antibiotiques que l’on m’injectait par intraveineuse. Les médecins me prescrirent ensuite de la Vancomicine. Après un rapide calcul, je constatai qu’en plus de deux mois on m’inocula plus de 64 litres de ce produit. Résultat : il m’a grillé les veines. Un jour, sans explication, mon infection régressa et je me remis lentement, jusqu’à ma complète guérison. Le jour de ma sortie d’hôpital, je le donne en mille, mon premier geste fut de me faire un shoot.
 
Depuis, j’ai coupé toute relation avec ma famille : je ne voulais pas qu’elle se sente responsable des conséquences de mes propres conneries.
 
Combien de fois ai-je entendu cet éternel refrain : « J’ai été malheureux dans ma jeunesse, je suis un enfant battu, ou fils de parents divorcés ». Mais il ne faut pas exagérer : tout cela ne sert en fait qu’à se trouver des excuses. Je pense que les seuls responsables dans toutes ces histoires sont les individus eux-mêmes.
 
Dans mon cas, si j’ai eu autant de conneries à mon actif, elles sont dues à ma curiosité, mon ignorance et ma stupidité. Car, dans ma prime enfance, je n’ai manqué de rien : mes parents ont donné, à moi-même aussi bien qu’à mon frère et mes sœurs, tout ce qui était nécessaire, l’utile et le superflu. En fait, je suis issu d’une famille tout ce qu’il y a de plus normale, avec une éducation appropriée. Preuve en est que mon frère et mes sœurs n’ont pas si mal tourné, contrairement à moi qui en ai fait voir de toutes les couleurs à mes parents. Je ne connais pas d’autre exemple où un fils met tant d’ardeur et de persuasion à tricher, mentir et inventer autant d’histoires dans le seul but de soutirer de l’argent à sa famille qu’un toxico en manque.
 
En 1980, lors de ma vingtième année, celle de l’incorporation militaire, je fus déclaré apte au service armé.
 
En 1981, je fus envoyé et engagé dans les carabiniers de la caserne de Colombier. Je m’y suis rendu en étant persuadé que je serais de retour le soir même, au pire le lendemain. Donc, je demandais à voir le médecin de l’incorporation. Avec mon problème de toxicomanie, j’étais sûr de mon coup. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant que le médecin en charge était un toubib de Genève. Il s’occupait uniquement des toxicos sur la place genevoise et très connu dans le milieu des drogués (je ne citerai pas son nom).
 
Dans la salle d’attente, il y avait trois autres gars qui avaient le même problème. J’étais le dernier à passer devant le toubib et les trois autres collègues ressortaient avec un grand sourire : ils étaient déclarés inaptes et renvoyés. Vint mon tour et là, à ma grande surprise, il m’ausculta en disant avoir rarement vu un manque aussi fort. Il révisait son jugement quant à mon renvoi car, contrairement aux autres, je ne simulais pas du tout et selon lui, si j’étais encore capable de me tenir debout, c’est que je possédais un caractère suffisamment fort. Il me dit «Je pourrais te renvoyer mais je ne le ferai pas et ne te donnerai pas non plus de méthadone, ou n’importe quoi d’autre. Je te déclare apte, sachant que tu vas m’en vouloir et me traiter de tous les noms. Un conseil : n’en parle à personne car à l’armée cela est très mal vu. Tu vas suffisamment en baver sans en rajouter. »
 
Il n’avait pas tort. J’ai assisté au départ des trois autres. Mais, plus tard, j’ai appris leur décès : deux d’entre eux par overdose et l’autre, celui que je connaissais le mieux, est mort en prison à Champ-Dollon en s’ouvrant les veines dans sa cellule. Conclusion : est-ce la chance ou simplement le destin qui a fait que ce n’était pas mon heure ?
 
Le malheur de mes copains a eu lieu pendant que j’accomplissais mes quatre mois d’école de recrues. Je me dis que, sans le savoir, le médecin qui m’avait déclaré apte au service m’avait peut-être évité le pire. Ironie : malgré tout, chaque week-end de permission, lorsque je rentrait à Genève, en descendant du train j’allais vite acheter de quoi me faire le plus de shoots possible, et même d’en ramener avec moi le dimanche soir.
 
Les années passèrent et, durant mon troisième cours de répétition, on nous intima l’ordre d’être volontaire, pour l’exemple, afin de donner notre sang pour les hôpitaux qui en manquaient. Jusque là, je n’y trouvais rien à redire. Quelques semaines plus tard, je reçus un courrier confidentiel par la poste. Il était court mais précis et provenait de l’armée. En résumé, il disait que mon sang était inutilisable et incompatible pour l’usage auquel on le destinait, étant donné que les laboratoires médicaux y avaient décelé une imperfection ou infection dans la chimie sanguine. Ensuite, un tribunal militaire s’est réuni en assemblée spéciale où ma présence n’était pas requise. Suite aux délibérations, il a été décidé que j’étais exempté à vie du service actif armé, sans possibilité de recours. Je reçus en outre l’ordre de rendre tout mon matériel militaire dans le mois courant à l’arsenal de Genève. Voici comment j’appris que j’étais porteur du virus du Sida (HIV positif). De plus, on me conseillait de prendre rendez-vous chez un médecin dans les plus brefs délais. Ce fut de cette manière que j’entendis parler du Sida pour la première fois. C’était fin 1983, début 1984.
 
La vie continua avec ses tracas habituels. Pour moi, c’était le trafic (simplement pour assurer ma consommation journalière).
 
Vint le jour où je rencontrai la femme de ma vie.
 
Je suis croyant mais pas pratiquant. J’ai la foi car je refuse d’admettre que l’humanité n’existe que par un caprice de la nature. La vie n’aurait alors aucun sens et j’ai la conviction que l’humain a un rôle à jouer dans la création. Je n’ai pas de réponse à cela et, de toute façon, je n’ai pas l’intention d’en débattre ici.
 
Avec la foi que je ressens à l’intérieur de moi, j’ai toujours pensé que pour chaque homme existait une femme, et vice versa, ce que l’on nomme sa moitié. Un jour, proche ou lointain, ces deux personnes viendrait à se rencontrer. J’en étais plus que convaincu et vivais en attendant cet instant proche ou lointain, en l’espérant le plus proche possible. Je ne dis pas que je restais chaste en attendant mais si, au hasard des rencontres, il m’arrivait d’avoir une aventure, j’étais honnête avec ma partenaire en lui disant qu’il ne fallait pas espérer de suite. Histoire d’avoir les coudées franches au cas où. Ce que j’appelle un « tilt » était pour moi le signe que j’attendais et, plus le temps passait, plus j’en étais convaincu. Je me disais que si cette femme existait j’étais persuadé qu’elle vivait dans le même milieu que moi, car je ne pouvais l’imaginer vivre autrement. Cela m’aurait obligé à lui mentir dès le début et à lui cacher une partie de mon existence.
 
Je n’envisageais pas de débuter une histoire sur la base d’un mensonge. Avec toute ma foi en Dieu, je n’aurais pas joué un aussi sale tour ! Donc, en gardant mes coudées franches, je conservais toute ma liberté d’action. Eh bien, croyez-le ou non, ce fameux « tilt » arriva plutôt rapidement, parce que je savais pas si je connaissais ou non cette personne. Lorsque j’ai ressenti ce déclic, je savais que je ne devais pas m’embarrasser de timidité ou de toutes sortes de choses qui n’auraient fait que me compliquer la vie. Et aussi sec, j’y suis allé ! Au pire, je me serais pris une paire de baffes. Et non : c’était une prostituée qui travaillait pour sa propre consommation. Je m’entends encore l’inviter à passer la nuit chez moi et l’entends encore me répondre « oui ».
 
Durant trois semaines, nous avons simplement dormi nus côte à côte. J’avais, bien sûr, envie d’elle mais, si je lui avais sauté dessus dès le début, et que seul son cul m’intéressait, je suis certain qu’au matin elle serait partie et que notre relation se serait terminée là.
 
Alors qu’au contraire je lui témoignais du respect en tant que personne et, bien que je la trouvais très attirante, elle représentait pour moi davantage. Je lui parlais de ma foi, de ma conviction qu’il y avait un homme pour chaque femme, etc. Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes toujours mariés et je suis convaincu que si, dans ma vie, j’ai accompli quelque chose de bien, c’est de l’avoir épousée car pour moi elle restera toujours, et cela quoiqu’il arrive, la femme de ma vie. Et je lui dis « Jeannine, je t’aime et je t’aimerai toujours ».
 
Le Sida est une maladie insidieuse et sournoise. Il est malgré tout possible de vivre plusieurs années en étant infecté. J’en parle en connaissance de cause. En fait, cela fait déjà un sacré bail que nous vivons ensemble, le virus et moi.
 
Depuis 1983, je suis ce que l’on appelle un HIV positif porteur sain. Au début, ça se passait plutôt bien. Je faisais des contrôles réguliers à la Policlinique de médecine de l’Hôpital cantonal, section Sida.
 
Les résultats m’étaient transmis directement et également envoyés, comme cela se fait actuellement, à mon médecin traitant. A l’époque, lorsque ce dernier m’annonçait les résultats, il aurait très bien pu me parler chinois, je n’y comprenais rien. Néophyte que j’étais, je lui demandai alors de bien vouloir m’expliquer ce que voulaient dire CD4 ou T4, lymphocytes, leucocytes.
 
Les CD4 ou T4 sont des anticorps représentant la première barrière contre les agressions externes de toutes sortes, virales ou microbiennes.
 
Jusqu’à la date du 17 août 1995, gravée à jamais dans ma mémoire. Peut-être est-ce ce jour-là que j’ai accepté de me soumettre à une médication ne contenant pas d’AZT. La chance, cette fois, était de mon côté : le Zérit, nouvelle molécule contre le Sida, était disponible mais non encore homologué en Suisse. J’ai dû signer une décharge à la Policlinique de médecine pour pouvoir profiter de ce nouveau médicament. Le choix était alors bien mince car mon bilan sanguin était catastrophique : CD4 à une unité par mm3.
 
Un autre aspect à ne pas négliger, et qui reste l’un des plus importants, sans lequel la trithérapie n’aurait pas le succès qu’on lui connaît actuellement, est l’aspect moral.
 
Sans le soutien de ma femme qui, après 16 années de mariage et 4 de vie commune, j’ai trouvé le courage de tenir le coup. Même après plus de 5 années d’hospitalisation, durant lesquelles je ne l’ai rencontrée que 4 fois, je sais qu’il y a entre nous un lien très fort qui nous unit.
 
Bien que nos chemins se soient séparés par la force des choses, je sais qu’elle sera toujours la femme de ma vie, et rien ne pourra changer cette conviction. Depuis le début de mon hospitalisation à Loëx, elle vit chez un homme qui se prétendait mon meilleur ami. Sans aucun scrupule, il lui a fait croire que c’était moi qui lui avais demandé de l’héberger et de s’occuper d’elle. Je ne veux même pas lui donner un nom d’emprunt car cela lui ferait trop d’honneur. Je sais qu’avec un ami comme lui je n’ai pas besoin de chercher qui est mon ennemi.
 
Il y a heureusement le Groupe Sida de Genève, le GSG, avec qui j’ai pris contact et qui, dans un cadre de bénévolat, m’a trouvé deux correspondants : Katrin et Claude.
 
Leur mission a largement dépassé le cadre de l’accompagnement : ils sont devenus des camarades au début et, par la suite, une amitié plus forte s’est nouée entre nous. Ils n’ont jamais manqué une occasion de me prouver leur amitié. Je leur en suis reconnaissant et cela me touche davantage qu’ils ne l’imaginent.
Ces accompagnants sont les seuls amis que j’ai dans un milieu autre que celui de la toxicomanie. Un grand merci à eux et au groupe Sida pour tout le travail effectué auprès de personnes dans ma situation.
 
Merci aussi à mes parents pour leur soutien moral : ma mère, mes sœurs et mes frères, qui viennent me rendre visite une fois par semaine, et cela depuis mon hospitalisation il y a 6 ans.
 
Depuis mon hospitalisation à Loëx, mon Sida s’est stabilisé mais une autre maladie m’empêche de mener une vie normale et ma mobilité diminue chaque jour, ce qui me contraint à rouler en chaise électrique. J’éprouve d’énormes souffrances quand on doit me mettre au lit ou pour aller aux WC. Sans l’aide du personnel hospitalier, ces gestes journaliers et basiques ne seraient plus possible.
 
Mon transit intestinal est perturbé par le manque de mouvement et les médicaments que je dois prendre journellement. Bien qu’au bénéfice de médicaments destinés à diminuer la douleur, comme la morphine, la souffrance est constamment présente et ne me lâche pas.
 
Je ne pourrais pas commettre un geste qui mettrait fin à mes jours pour la simple raison que le suicide est pour moi assimilé à un meurtre dont je serais la victime, le commanditaire et l’assassin.
 
Pourtant, j’ai souvent ressenti de très fortes alertes : chutes de tension, pertes de connaissance. A de nombreuses reprises, j’ai bien cru avoir atteint la fin de ma vie, mais je n’ai pas eu peur car je me disais, durant un bref instant, que la mort mettrait fin à mes souffrances et à mes douleurs.
 
Selon les médecins, je dois à ma constitution hors normes d’être toujours en vie sur cette terre. Ils me font une belle jambe en me disant cela. Dans la vie, il n’y a pas de hasard : quand ce n’est pas ton heure, il n’y a rien à faire. Je dois donc me résigner en me disant que je suis condamné : condamné à vivre.
 
J’ai dû oublier certaines personnes dans mon récit, ce qui ne veut pas dire qu’elles ont été moins importantes à mes yeux. Aussi, je leur demande de ne pas m’en tenir rigueur.
 
Le but premier de ce « déballage » est simple : que les personnes qui liront mes lignes réfléchissent sur les conséquences néfastes de la drogue.
 
Le jeu n’en vaut pas la chandelle, ne gâchez pas votre vie.
 
 
 
Patrick Pillet – Avril 2004.
 
 
 

Pour l’instant, je suis en état de polyneuropathie, qui provoque une paraplégie. Afin que vous puissiez comprendre dans quel état physique je me trouve, imaginez que vous êtes enterré dans du sable jusqu’à la taille…
 
Cela fait 25 ans que les médecins me disent qu’il me reste six mois à vivre et, de plus, je suis en trithérapie depuis 1995. Il y a donc 11 ans que je prends un nombre assez élevé de médicaments. Lors de la visite d’une amie, un gamin a sorti sa calculette et, d’après le nombre de médics de chaque génération, en fait depuis la deuxième, qui en comportait je crois une vingtaine, jusqu’à la sixième, où je dois quand même en ingurgiter une quantité certaine : le résultat s’élevait à 110.000. Affolant, non ? Et ce n’est pas tout : on me disait aussi que j’avais un problème causé par des hémorroïdes. Certains jours, la douleur était insupportable. Evidemment due à la position assise nécessitée par la paraplégie. Ces douleurs hémorroïdaires ne s’arrêtaient jamais. Ensuite, on m’informa, preuves à l’appui, qu’elles étaient neurologiques (il paraît que j’imaginais ces troubles – il a fallu que je me persuade que j’imaginais tout ce qui m’arrivait et que je l’imprime afin que mon esprit l’accepte pour en être sûr). Mais je sais que le démon de la drogue est caché dans l’ombre et qu’il attend que je fasse un faux pas pour me reprendre entre ses griffes. Et cela, je ne le veux pas ! Je pense en être délivré et avoir retrouvé la paix de l’esprit, mais je sens qu’il est là tout près de moi, prêt à me reprendre. C’est à moi de faire attention car il m’a déjà tout pris, jusqu’à ma femme. A 45 ans, je ne possède qu’une télévision et un lecteur DVD mais, comme je le dis et il faut me croire, ce fut ma femme qui me sauva, malgré un divorce. Je suis à l’hôpital et je ne l’ai jamais revue, elle ne m’a même pas téléphoné. Pourtant, je ne demandais pas grand-chose, au moins un signe de vie. Eh bien, non ! Rien…
 
Au moment où j’écris ces lignes, les médecins et moi-même, sans explication ou diagnostic, avons constaté le retour de mes sensations, de toutes mes sensations. A l’avenir, je ne pourrais peut-être pas marcher – car la paraplégie a pu laisser des séquelles irréversibles – mais je vais travailler dans ce sens, après environ trois, voire quatre ans de paraplégie. Alors, advienne que pourra ! Nous sommes en 2006, l’avenir est prometteur. On verra bien.
 
Nous arrivons à la fin de la première partie. Je vais à présent vous faire part de mes réflexions et du vagabondage de mes pensées.
 

Salutations d’un beau gosse !
 
Eh oui, c’est le surnom dont m’ont affublé les infirmières de mon unité. Je fais avec et c’est ainsi que je continue mon manuscrit. Cette activité a le mérite de me confronter à la vérité. Ma vie me laisse un arrière-goût de gâchis. Je me pose certaines questions au sujet de notre destin car, lorsque j’étais gamin, les copains m’avaient collé une étiquette et me surnommaient « le camé ». C’est dans ces termes qu’ils m’interpellaient. Ah tien ! voilà le camé ! Alors que je n’avais même jamais fumé une cigarette. Ce surnom me colle à la peau encore aujourd’hui. Par exemple : « Faites attention, il a mis de l’héroïne dans son verre. ». En fait, ils sont médisants, ces gens qui ne me connaissent même pas. L’important, c’est d’assumer. Le matin, je peux me regarder dans le miroir et, comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas fier de mon passé mais je n’en ai pas honte. C’est comme ces phrases toutes faites :
- Pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
- Pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.
Ce sont des phrases toutes faites mais qui peuvent coller à votre vie, comme
- Cocu content.
 
Cette force qui fait que je m’accroche, je disait qu’elle me venait de ma femme, cela me faisait plaisir de le croire… mais je pense que c’est de moi-même que cette source provenait.
 
De quoi est-ce que je me plaindrais car c’est moi qui ai dit à ma femme de refaire sa vie. Je n’ai que ce que je mérite. A ce propos, il me vient à l’esprit que, lorsque je vois un bébé, je suis à chaque fois émerveillé : c’est somme toute normal car cette maladie qu’est le Sida m’a privé de la joie d’être père. En 1986, lorsqu’on a découvert que ma femme était enceinte (nous n’étions à l’époque pas encore mariés), les médecins ont convaincu ma future belle-mère que l’enfant à naître n’était pas viable. A quatre mois de grossesse, ma femme a donc subi un avortement. Tout compte fait, c’était la meilleure chose. Difficile d’avoir sur la conscience qu’un enfant puisse naître avec cette maladie.
 
Alors, ces phrases toutes faites que je cite au début de ce texte on bien servi. Celui qui se disait être mon meilleur ami déclara que je lui avais demandé de s’occuper de ma femme. C’est ainsi que je les ai perdus tous les deux. Ma femme avait le droit d’avoir une vie normale, que je ne pouvais pas lui offrir. Je ne voulais pas la voir fréquenter les couloirs de l’hôpital semaine après semaine. C’est ainsi que mon divorce fut prononcé, mettant fin à notre histoire. N’empêche… un petit signe ou un appel de temps à autre ne me semblait pas trop demander. J’ai dû me tromper quelque part… si vous comprenez, j’aimerais le savoir.
 
Encore une pensée qui n’engage que moi : avec lui (mon ami), ma femme s’est renfrognée, flétrie, alors qu’avec moi elle se serait épanouie. Quant à ma toxicomanie, nul n’est à l’abri d’une rechute et ne dit-on pas : Fontaine, je ne boirai plus de ton eau. Alors…
 
Mais moi, j’y crois. Longtemps, j’ai cru que cette force qui m’habitait venait ou provenait de ma femme. Erreur ! C’est en moi que je trouvais l’énergie de me battre et de me relever. En fait, j’ai foi en Dieu et c’est peut-être là l’explication.
 
A l’occasion du septième anniversaire de mon hospitalisation, je tente de faire le point sur ma maladie.
 
Au début, j’étais valide mais très faible et je faisais de la physiothérapie de maintenance. Ensuite, il y a eu un coma de trois semaines, ce qui explique certainement ma confusion dans le temps. Après s’est développée une paraplégie des membres inférieurs. J’ai entrepris une rééducation que je poursuis toujours. Lorsque j’interroge les médecins sur mon état et l’évolution de ma maladie, ils me donnent des réponses du style « tout est possible et rien n’est impossible ». En attendant, où est la justice ?`Lorsqu’un de mes amis, que j’ai connu vers ma 15e année, me disait qu’avec mes conneries j’allais y laisser ma peau, mais sans toutefois me juger, meurt dans sa 48e année d’une insuffisance rénale, je me demande où est la justice. Comme on dit, les desseins des dieux sont impénétrables. Adieu Sébastien (22.11.2006).
 
Après une visite à la policlinique de médecine, les médecins m’annoncent que mon état ne peut s’améliorer, que la virémie était devenue indétectable et que mon taux d’anticorps était en hausse : HIV CD4 440. En clair, cela signifie que je suis là encore pour des années. Eh bien, je trouve cela immoral. Evidemment, les trithérapies y sont pour beaucoup mais, depuis 11 ans, j’ai avalé environ 86.000 comprimés. Je n’aimerais pas voir l’état de mon foie, ni de mon estomac après un traitement pareil. Je pense que les doses de morphine m’aident à supporter ce traitement, sans compter la méthadone. Heureusement que je n’ai pas eu d’enfants : ils n’ont pas eu à supporter cela. Merci pour eux !
 
En tout cas, un compagnon de route ne va jamais me lâcher. Il s’appelle SIDA.
 
A mon avis, il est possible que le Sida aille donner un coup de fouet, booste mon organisme et que, avec le soutien des trithérapies, je reste à l’abri de toute autre infection, à part la paraplégie. Mais mon esprit est en pleine confusion, ce qui peut se comprendre. J’ai élaboré un scénario en me disant que j’aurai une deuxième chance car une fracture de dix ans s’est produite et c’est à 48 ans que ma vie reprendra ses droits. J’ai échafaudé la théorie suivante : le Sida m’a sauvé de la toxicomanie et de moi-même. Je pourrais être le patient X car la pathologie diagnostiquée évolue en dents de scie et ma virémie est indétectable. Mais lorsque j’apprends que des gens pratiquent les arts martiaux en fauteuil roulant, cela me laisse songeur car le moindre effort me demande tellement d’énergie. Je suis admiratif, presque envieux.
 
 
 
Clonage
 
J’aimerais vous faire parte d’une idée qui me trotte dans la tête depuis un certain temps car, comme je n’ai pas eu la chance d’avoir une descendance, et que tous les médecins s’accordent à dire que je suis d’une nature très résistante, au-dessus de la moyenne. Je trouverais dommage qu’à ma mort cette matière première physiologique soit perdue. Le clonage serait donc une solution. Mes gênes seraient en tout cas protégés puisque, d’après mes directives anticipées, c’est le cas.
 
On pourrait donc cloner ces gènes et les utiliser pour la renaissance d’un individu ayant mes caractéristiques et, vivant ainsi en gardant des souvenirs très précis sur ma vie passée, il serait comme un livre sur l’histoire humaine, mais il faudrait pouvoir zapper l’instant de la mort, qui à mon sens pourrait créer un traumatisme trop difficile à passer. Ce problème réglé, on pourrait procéder ainsi environ tous les soixante ans, indéfiniment. L’individu vivrait à chaque fois une nouvelle vie, mais il devrait être volontaire. Moi, par exemple, je serais volontaire pour revivre à chaque fois une jeunesse, une adolescence et une vie d’homme, en pleine possession de mes moyens avec la possibilité d’évoluer dans un monde sans cesse en plein changement, avec une science de plus en plus techniquement avancée. Le ou les volontaires clonés pourraient aussi être des témoins vivants du progrès humains et auraient le souvenir de leurs vies passées et futures.
 
Peu de temps après cette réflexion, ma vie a été bouleversée car je suis tombé dans un coma qui a duré environ 2 à 3 semaines. Les médecins ont respecté mes directives anticipées, dans lesquelles je stipulais que je ne souhaitais aucun acharnement médical. De ce fait, les médecins ne pensaient pas que je m’en sortirais. Eh bien, contre toute attente, j’ai repris connaissance. Je n’ai rien à dire, sinon que j’étais bien dans mon coma et que j’y serais bien resté ! C’est peut-être cela qui explique la confusion qui m’habite et qui gêne la chronologie de mon récit. Ne m’en tenez pas rigueur ! Merci ! Je tiens à préciser que je ne possède toujours aucune connaissance médicale mais c’est ma façon à moi d’expliquer ce qui m’arrive et que je ressens en moi.
 
Ce matin, en me rasant, j’ai été surpris par cette pensée. En fait, celui que tu vois dans le miroir est celui que tu connais le moins. Chaque jour, tu en apprends sur ta personnalité. Ce visage, tu le vois dans un miroir, ces traits ne te sont pas inconnus, mais simplement inversés de droite à gauche. Alors, tu te poses des questions. Sur ta vie, ton passé. Tu prends conscience que ta femme, la personne que tu pensais connaître, t’a laissé tomber du jour au lendemain pour ton meilleur ami. Cette femme que tu as aimée et que tu aimes encore. Quand je repense à ma vie passée, c’est comme si je regardais un vieux film aux images floues mais que j’ai adoré jouer. Mais, pour tous ces gens avec qui j’ai vécu, je suis déjà mort et enterré. J’espère pouvoir leur démontrer le contraire. Pourquoi pas ?
 
Je m’interroge sur la raison ou la finalité de tout cela, à quoi rime tout ce gâchis. Je fais un retour en arrière sur ma vie et je crois avoir trouvé, en fin de compte, quelque chose, un projet qui me rendrait mon existence supportable. Cela pourrait même être ma mission. J’ai imaginé quelque chose : je pourrais, en racontant ou en écrivant ce qui m’est arrivé, et en tirant une leçon, informer les jeunes et leur dire que la toxicomanie, et surtout le Sida, est un risque qui n’en vaut pas le coup. La fascination de la drogue n’est qu’un leurre. Je ne reverrais sans doute plus jamais mon ex-épouse. Je me sens comme un naufrager dans un océan de nuages et, tout à coup, je ressurgis et j’appelle à l’aide. Ce projet peut me redonner goût à la vie.
 
En effet, en informant les jeunes des risques qu’ils courent, je retrouve un sens à ma vie. Et de savoir que ma femme existe, ce n’est pas difficile d’y croire.
 
Le Sida m’a guéri de la toxicomanie. Je me défonçais pour supporter le fait que ma femme se prostituait. Toute cette force est finalement dirigée vers un objectif. Si un seul gamin, en me rencontrant ou en me lisant, se détournait de ce piège, je pense que cela en vaudrait le coup et que rien n’aurait été inutile.
 
Ses enfants, peut-être qu’ils portent quand même mon nom.
 
Nous sommes le 24 mars, l’une des journées du Sidaction, collecte de dons pour la recherche sur le Sida. Cette manifestation dure 3 jours. J’espère qu’elle se révèle vraiment d’une utilité pour la médecine. Cette action m’incite au déballage de chiffres, en cascade ou en avalanche, c’est selon. Alors, voici : j’ai 46 ans cette année. Je suis toxicomane depuis l’âge de 16 ans et j’ai appris ma séropositivité à l’âge de 22 ans. En 1986, mon épouse a du subir un avortement. En 1999, mon Sida a été déclaré. 2000 : hospitalisation, infection, polyneuropathie. 2004 : coma, au cours duquel les médecins s’attendaient à me voir mourir, mais ce n’était pas mon heure, semble-t-il. Au bout de 3 semaines, je me suis réveillé, malgré l’absence d’acharnement thérapeutique (ce qui respectait mes directives). En 2006, je retrouve ma sensibilité. Depuis, j’essaie de me battre contre la paraplégie. Jour après jour, les toubibs ne donnent pas cher de ma réussite, mais je ne les écoute pas. Il est vrai que j’ai une sale tronche, mais c’est ce qui fait ma force et, malgré mon divorce, prononcé en 2006, je ne me laisse pas abattre. Je continue et espère bien réussir. Nous devrons bien admettre, au final, qu’ils se sont trompés, avec 120 mm de méthadone, 660 de morphine, 2200 mg de contre-douleurs. J’en ai le vertige. Tout ce protocole de soins est hallucinant. Je suis increvable et l’adversité aurait plutôt tendance à me motiver. A la radio, ils passent « Y’a de la joie », pourquoi pas ? On verra bien…
 
En ce moment, je me sens un peu dans le brouillard et je ne sais pas trop à quoi me raccrocher. Je vois régulièrement une psychologue pour une forme de psychothérapie. Pour moi, c’est devenu indispensable car je vis continuellement dans le doute, en passant par des hauts et des bas. Je pense souvent à mon ex-femme. Il y a deux nuits, je me suis senti coupable de notre séparation, au point que j’en ai perdu le sommeil, me rendant responsable de mon comportement lors de notre séparation, suivie d’un divorce. Peut-être m’y suis-je mal pris et s’est-elle sentie vexée, raison pour laquelle elle a rompu tout contact. Mais quand même ! Cela fait huit ans ! Il y a aussi des moments plus noirs encore, où je songe au suicide. Là, je me sens au plus bas, au creux de la vague. Et j’en parle, surtout à ma psy. Elle trouve étonnant que je ne sois pas passé à l’acte et que le fait de ne pas succomber à cette extrémité est une preuve de courage. La possibilité de parler est pour moi une soupape. Ma psy me dit que les personnes qui parlent de suicide ne le commettent pas. Peut-être a-t-elle raison, après tout. C’est son boulot.
 
Maintenant, j’ai des projets qui me tiennent à cœur. Mon échec dans la vie prend un autre sens et si ces projets aboutissent ils donneront enfin un sens à ma survie, en témoignant, en tant que victime du Sida et toxicomane. Si je peux éviter que les nouvelles générations en viennent à utiliser ces paradis artificiels, avec tous les risques qu’ils comportent, si une personne peut être sauvée, cela en vaut la peine et redonnerait un sens à ma vie.
 
 
Rupture
 
Ceci n’est pas un règlement de comptes, mais plutôt une mise au point.
 
Je vais raconter ce qu’il en a été de ma vie depuis bientôt huit années, en tant que patient de l’Hôpital de Loëx. Ce qui m’a été d’un très grand support moral, c’est de penser chaque jour à mon ex-femme : je me remémorais notre vie passée, notre période de jeunes mariés, en écoutant sur la bande FM des chansons ou des morceaux de musique qui me rappelaient nos voyages à travers le monde, en Martinique ou en Thaïlande. Je revois nos relations intimes, nos nuits d’amour où je rêvais de son corps qui, je le lui disais souvent, était fait pour l’amour. Ces moments étaient pour moi d’un grand réconfort. Je ne m’attendais pas à une visite de sa part, mais au moins à un signe de vie, un petit bonjour. Même si je lui avais moi-même demandé de refaire sa vie, je pensais qu’un petit signe n’était pas trop demander.
 
Etait-ce vraiment trop demander ? Pour moi, ce n’était pas l’impossible. Eh bien, je l’ai surestimée. Je croyais que notre vie de couple l’aurait marquée davantage, mais je me trompais car, en huit ans, elle ne m’a appelé que six fois, et chaque fois pour me demander de l’argent. Les trois premières fois, je lui ai fait cadeau de l’argent qu’elle demandait car cela me faisait plaisir de l’aider. Ensuite, j’ai dû lui dire non car j’étais dans l’impossibilité matérielle de lui apporter ce qu’elle demandait. Est-ce qu’elle m’a cru lorsque je lui disais que je ne pouvais plus être pour elle que son ex-mari et que je manquais des ressources nécessaires. Ne m’avait-elle pas abandonné du jour au lendemain ? En fait, le jour de mon hospitalisation, pour mon meilleur ami. Jenny, pourras-tu être mon amie ? Je le souhaite de tout cœur car je n’ai pas de rancune envers toi.
 
Il m’est offert une seconde chance de commencer une vie nouvelle, après énormément de doutes et de désillusions. Maintenant, je me sens assez fort pour reprendre ma vie là où je l’ai interrompue. Je suis bien conscient que ce n’est pas donné à tout le monde. A moi d’agir, en évitant les pièges. Mon expérience et mes nouveaux amis vont m’aider à ne pas refaire les erreurs du passé. Advienne que pourra. Merci.
 
 
Confusion
 
A trop vouloir en faire, il est possible que je me retrouve en pleine confusion. Je m’explique : j’ai quelques notes, que je garde pour mémoire, mais il est possible que je m’en sois déjà servi car je ne sais parfois plus où j’en suis.
 
Je retrouve quelques formules :
 
Sommes-nous moins méritants que ces stars où ces sportifs ? Car nous, en tant que patients, nous livrons également un combat et l’adversaire contre lequel nous nous battons est nous-mêmes, 24 heures sur 24, sans trêve. Comme le disait la chanson « la meilleure façon de marcher c’est encore la nôtre, un pied devant l’autre. ».
 
 
Mais maintenant j’ai plein de projets :
 
- M’initier à l’ordinateur.
- Projet école : en deux mots, témoigner auprès des jeunes pour leur éviter de
 gâcher leur vie en faisant les mêmes erreurs que moi.
 
Et moi, dans tout cela, j’attends ce que l’on appelle les nouvelles molécules. Je dois ronger mon frein, en travaillant sur moi-même, en poursuivant ma rééducation et en gardant confiance en mes capacités. Heureusement, j’ai deux amis, Claude et Kathi, qui me soutiennent moralement. C’est très important pour moi.
 
J’ai aussi écrit à la Fondation Sidaction. On verra si j’obtiendrais une réponse. Pourquoi pas ? On ne sais jamais… espoir, espoir, quand tu nous tiens. Ce serait sympa, mais c’est une autre histoire. En tout cas, je ne manquerais pas d’en informer qui de droit.
 
Ce qui me fait plaisir : le GSG a repris contact avec moi pour une soirée anniversaire, en fait le 20e.
 
C’était dimanche, une journée comme les autres. Je ne m’attendais pas à cela : Jeannine, mon ex-femme, est venue me rendre visite. Et là, comme par magie, tout en moi est revenu comme si, en la revoyant, quelque chose d’endormi en moi se réveillait. En fait, ce que j’ai toujours su et espéré était là devant moi, avec moi. La surprise était totale et j’en ai ressenti tellement de plaisir, après tant d’années. Elle était enfin revenue ! Je me sentais à nouveau un homme car elle a été ma femme, elle est ma femme et le sera à jamais. C’est la seule et unique femme de ma vie. C’est comme si je refusais de vieillir sans elle. J’ai senti en elle un désarroi, je la sentais malheureuse, mon ami la néglige, il ne sait pas quelle chance il a. Enfin, je ne vais pas m’étendre sur ce sujet. Après tout, tant pis pour lui, je ne vais pas le plaindre.
 
Comme je lui ai dit, une chose que je ne pourrais pas partager avec elle, c’est la grossesse qu’elle doit vivre et supporter, seule, et en plus deux fois. D’abord le garçon, ensuite la fille ; un frère et une sœur, qui en plus ne se connaissent pas. C’est beaucoup pour la mère à qui on a enlevé ses petits. Il ne faut pas s’étonner si elle fait des dépressions à répétitions. C’est encore une étape importante que jamais je ne pourrais vivre avec elle. J’ai dû prendre cette décision malgré moi et je pense qu’elle était la meilleure. Je ne me plains pas mais j’ai comme un goût amer au fond de la gorge. Lorsqu’elle est partie, je lui ai dit : « n’attends pas huit ans avant de revenir ». Mais j’ai oublié de lui dire que, pour moi, elle est et restera toujours, ma femme, divorcés ou pas.
 
Jeudi est un grand jour pour moi. C’est aujourd’hui que je dois, en principe, me relever et me tenir debout après trois ou quatre années de paraplégie. Alors, le 3 mai 2006 est une date importante. Je ne suis pas inquiet : j’ai toujours su que j’en étais capable. Je ne me suis pas trompé, ce qui m’aurait causé du souci c’est de ne pas y arriver. Mais tout s’est bien passé et plutôt facilement. Les infirmiers ont été surpris et le médecin m’a dit : « Vous êtes un sacré gaillard car vous ne faites rien comme tout le monde ». Il est vrai que j’aurais envie de brûler les étapes, d’aller trop vite. Je peux espérer m’arracher de ce fauteuil et cela me démange. Les toubibs doivent me tempérer et empêcher ma précipitation, surtout que j’ai des douleurs aux fesses qui m’obligent à augmenter ma consommation de morphine : 920 mg par jour. C’est beaucoup, même trop, me disent les médecins. Ils doivent savoir de quoi ils parlent. Moi je ne ressens aucune différence, à part une grande fatigue physique. C’est épuisant à la longue. J’ai hâte d’arriver au bout de tout ce protocole. J’en ai un peu marre de tout ce cirque. Enfin, comme on dit, advienne que pourra.
 
N’empêche, après une année de travail soutenu, jour après jour, l’effort s’est révélé payant.
 
 
Vague à l’âme
 
Après réflexion, c’est le seul point positif, car j’avais plusieurs projets.
 
Pour finir, tout se casse la gueule (excusez du terme mais je n’en vois pas d’autre pour exprimer ma déception). Une fois que les instances juridiques vous tiennent, ils ne sont pas prêts à vous lâcher. Pour moi, c’est une curatelle volontaire qui régit ma vie et c’est la cause de mon amertume. Je vais vous faire part de ma situation : J’ai 46 ans et ce que je possède se résume à peu de choses, à part le fait que mon âge me fait torcher tous les jours. Je possède un poste de TV, un lecteur DVD, pas vraiment terribles en vérité. Certains jours, le personnel se plaint mais je leur rétorque qu’ils passent huit heures par jour dans cet hôpital alors que nous, patients, nous devons supporter les trois huit. Evidemment, je n’ai récolté que ce que j’ai mérité. Mais l’ai-je vraiment mérité ? Plus jamais je ne dirai « je t’aime », jamais je n’aurai d’enfants, tout aurait pu être différent si un jour la fatalité n’avait pas fait que je croise sur ma route un certain virus, qui à l’époque n’avait même pas de nom, et qu’on appelle Sida. C’était en 1982. Je l’ai déjà dit : je fais partie de la génération Sida. C’était mon destin et personne n’y peut rien, sinon la fatalité. Je m’y suis résigné. C’est un purgatoire qui dure depuis 25 ans déjà.
 
Je ne vois pas pourquoi je suis toujours là. C’est difficile à assumer. Souvent, je me sens seul, et quand enfin viendra le jour de la délivrance, personne ne s’en souciera, à part mon père et ma mère, mes sœurs et frère et deux amis, Claude et Kathi. Il n’y aura en fait que ces quelques pages pour témoigner de mon désarroi. Je souhaite qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. Faut-il être mort pour attirer l’attention du monde des vivants ? On pourrait le croire. Il me vient une idée, car tout le monde me parle de mon bouquin. En faisant allusion à ce que j’écris par ces lignes. J’ai dit à mon ami Claude que je souhaitais que ce récit ne sombre pas dans l’oubli, et qu’il fasse en sorte que ce projet aboutisse et que l’usufruit revienne à ces deux enfants qui portent mon nom : Jeremy et Samantha. J’ai la mauvaise impression que, pour exister, il faut vraiment être mort.
 
Pour en revenir à quelque chose de plus gai (si on peut le dire), j’aimerais que, lorsque l’on se souviendra de moi, on n’ait pas l’image d’un individu handicapé se traînant dans un fauteuil roulant, mais de quelqu’un qui s’est battu jusqu’au bout pour tenir debout, sans que j’ai besoin d’en fournir la preuve. Par exemple, je souffre d’une candidose et il me fallait un médicament appelé Duflican pour me soigner, sans besoin de cultures ni analyses. Il y a tellement d’années que je vis avec le Sida que je connais le moyen de me traiter. J’étais sidéen avant même de rencontrer ma femme, Jeannine, à qui je n’ai jamais caché mon état de malade en sursis. La médecine me donnait 6 mois à vivre et cela fait 25 ans ! A la longue, c’est éprouvant ! Je ne suis pas dépressif mais simplement réaliste. Aujourd’hui, il fait beau, il y a un grand soleil et Jeannine, je pense à toi encore, et cela me fait du bien. Je n’y peux rien, je t’aimerai toujours.
 
Ces derniers jours, je ne me sentais pas vraiment inspiré car je suis passé par des périodes où je ressentais tellement de douleurs. En effet, après quatre ou cinq années de paraplégie, je fais des prouesses physiques et, je n’ai pas honte de le dire, je m’y attendais. Ces douleurs musculaires sont un passage obligé dans mon processus de rééducation mais je ne pensais pas qu’elles seraient aussi violentes.
 
Même issu d’un milieu où les périodes difficiles sont monnaie courante, on ne s’habitue jamais à la douleur, malgré des passages dans des centres de traitement pour toxicomanes. On devrait pouvoir conserver une aussi bonne matière, au niveau génétique, pour cloner un individu qui aurait une telle résistance organique, ainsi qu’aux médicaments. Je parle spécialement de la trithérapie car, après tant d’années, mon foie et mon estomac sont restés, d’après les médecins, en bon état.
 
Voilà où j’en suis dans mes pensées et, lorsque j’entends à la radio que nous avons toute la vie pour nous amuser, j’ai des doutes ! Je poursuis mon chemin lentement, aussi bien moralement que physiquement, et je continuerai tant que Dieu m’en donnera la force. Je peux rêver, personne ne peut dire jusqu’où me mèneront mes pas. Quelle ironie, mais rien ne peut m’empêcher d’espérer. Ne dit-on pas que l’espoir fait vivre ?
 
Dans une revue médicale, on parle du don du sang comme d’une énergie renouvelable. Eh bien, moi, j’ai essayé ! C’est en voulant faire un don du sang que j’ai appris que j’étais HIV séropositif. Alors, évidemment, je suis une énergie non renouvelable. Pourquoi suis-je toujours là ? La question demeure sans réponse car j’ai appris cette semaine qu’un de mes amis était mort du Sida. Il m’avait dit à maintes reprises que je finirais par en crever avec toutes mes conneries. Au final, c’est lui, comme tant d’autres, qui y est passé. Où est la logique dans cette histoire ? Il n’y en a aucune, ce qui est démoralisant car moi, cela fait vingt-cinq ans qu’on me dit que je n’ai plus que six mois à vivre. C’est un peu pour cette raison que je dis que le Sida m’a sauvé d’une overdose. Mais je déclare vive l’euthanasie car, en fait, j’en ai plus que marre de cette histoire. Vivement que tout cela finisse !
 
Quand je vois que mes compagnons, ou plutôt mes voisins de chambre, ont en moyenne plus de deux fois mon âge, et parfois davantage… Malgré mon niveau de libido, ou testostérone, réduit à zéro, ce qui donne un peu de piment à ma vie sont les souvenirs lointains. Une amie réceptionniste m’a appris l’autre jour que, lorsque j’étais dans le coma et qu’elle était venue me voir pour me dire adieu – tout le monde pensait que c’était la fin, y compris les médecins, car les intervalles respiratoires étaient de trois, voire même quatre minutes – je suis tout de même arrivé à reprendre conscience dans ce corps handicapé. Lorsque l’on me donne des réponses bateau, en me disant que ce n’était pas mon heure et que j’avais certainement quelque chose à accomplir et à mener à terme, je trouve ça un peu facile.
 
Je me souviens encore de tout ce que j’ai fait subir et endurer à mon épouse et je me rends compte que, même en étant marié à cette femme que j’ai tant aimé, et que j’aime encore, je n’avais pas le droit de lui infliger toutes ces épreuves. Imaginez qu’elle a du me voir pataugeant dans une mare de sang ! Je n’arrêtais pas de m’infliger des tortures, en me piquant et me repiquant, sans même vouloir stopper ce massacre incessant et complètement absurde. Je m’en rends compte peut-être un peu tard, mais que puis-je y faire maintenant, presque dix ans après les faits.
 
Je crois en fait qu’il n’y a que dans mes rêves, à présent, que je pourrais éventuellement la reconquérir, du moins j’ai la faiblesse de le croire, et c’est ce qui me fait tenir le coup.
 
Même si ce n’est qu’un rêve, cela ne fait de mal à personne, à part moi évidemment. Après tout, ne dit-on pas qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien. Sinon, plutôt crever… Mais je ne ferai rien dans ce sens. Pourras-tu me pardonner Jeannine ? Car tu es toujours ma femme, malgré tout ce qui s’est passé… la vie continue envers et contre tout.
 
Maintenant, j’aimerais pouvoir reprendre le contrôle de ma vie, de ma destinée, et ce avec tous les aspects et vicissitudes qu’elle comporte. En priant que cela soit possible. Et je crois sincèrement que c’est possible. Après tout, ne l’ai-je pas mérité ?


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